(La conteuse de nuit)

La nuit était déjà bien avancée lorsqu'il sortit de chez lui. Les mains dans les poches, fredonnant une chanson, il sentait l'air chaud d'une nuit d'été lui caresser doucement son visage.

Quelques éclats de rire sortaient encore des dernières maisons allumées lorsqu'il approcha de la place centrale du village. Maintenant, il chantait à mi-voix, indifférent aux noctambules qu'il pourrait croiser au détour d'une rue.

La place était déserte. Déserte? Presque. Assis sur un banc, un soûlard devait rassembler ses forces pour retrouver le chemin de sa maison.
Seules les paroles de sa chanson raisonnaient dans la place silencieuse.


" Le Roi a fait battre tambours.
Le Roi a fait battre tambours.
Pour voir toutes ses Dames.
Et la première qu'il a vu…
Lui a ravi son âme…"


- "…Il y a bien longtemps que je n'avais pas entendu cette chanson…"
Finalement, le soûlard ne devait pas avoir tant bu que ça… Il comprenait ce qu'il chantait.

- " Ah oui. Pardon…Ta mère t'a sans doute demandé de ne pas parler aux inconnus… Elle n'a pas tort, on ne sait jamais sur qui on peut tomber…"
La voix de l'ivrogne était aussi froide et glaciale qu'un vent d'hiver. Pourtant, elle avait un timbre féminin, presque enfantin.

L'ivrogne fouilla dans la poche de son long manteau noir qu'il avait laissé pendre indifféremment sur le dossier du banc. Il en sortit une cigarette et un briquet. D'un geste gracieux, il alluma sa cigarette. Un éclair jaune sortit alors du petit briquet, et il pu voir enfin le visage de celui qui l'avait interpellé… Enfin… Celle.

C'était une femme, au visage un peu rond et aux traits réguliers. Elle avait des yeux brillants et un petit nez. Elle tira sur sa cigarette et laissa échapper doucement la fumée après l'avoir avalée. Puis elle le regarda.

- "Que fait une jeune loup d'à peine six printemps dehors par une heure pareille?"
Le gamin ne répondit pas. Il était hypnotisé par la vision quelque peu fantastique que cette jeune femme, assise les jambes croisées sur le banc, lui offrait.

Elle eut un petit rire. Cette situation l'amusait.

-"Bien… Je vois que tu n'es pas décidé à parler… Bien sûr, c'est normal… Laisse-moi me présenter… Margot De La Gardère…"
A ce nom, l'enfant frissonna de la tête au pied.
- "Mais appelle-moi Iss… Je préfère largement ce surnom à Margot…"
Iss tira une dernière latte à sa cigarette et la jeta d'un geste vif. Une petite étincelle surgit lorsque le mégot s'écrasa sur le sol.. Il était à une dizaine de mètres d'eux…

- "Alors maintenant que tu sais qui je suis, tu vas m'expliquer enfin ce que tu fous dehors à cette heure?" Le môme regardait encore l'endroit où le mégot avait atterri. "Hein, Pierre?"

L'enfant sursauta. Elle savait son prénom et qui plus est, son âge…

Il n'avait pas remarqué le livre posé sur les cuisses de la jeune femme. Il paraissait vieux, vu les nombreuses pages cornées. Finalement, il se décida à parler.

-"J'me promenais M'Dame… Rien d'plus rien d'moins…"
- "Hummm… Je vois… Mais dis moi, Pierre, cette chanson… D'où l'as-tu apprise?"
- "Hein? Mais quelle chanson?"
- "Enfin voyons, Pierre, ne fais pas l'innocent… Tu chantais tellement fort que tu aurais pu réveiller un mort…"
Le gamin était gêné. C'était une chanson populaire, la chanson du village même. Tout le monde la connaissait. Mais lui, il l'aimait particulièrement.
- "Ma mère me la chantait tous les soirs avant de m'endormir… Il paraît que c'est l'histoire de la Marquise qui habitait le château… Le château De La Gardère…"
Iss eut un petit sourire. Elle ferma le livre d'un geste bref et le porta à ses lèvres. Elle inspira un long moment, sentant l'odeur âcre des vieilles pages.

- "... Chante la pour moi, Pierre, veux-tu? "
Et il se mit à chanter. Il avait une voix cristalline, étonnamment pure…

"Le roi a fait battre tambour
Le roi a fait battre tambour
Pour voir toutes ses dames
Et la première qu'il a vue
Lui a ravi son âme
Marquis dis-moi, la connais-tu
Marquis dis-moi, la connais-tu
Qui est cette jolie dame?
Le marquis lui a répondu
Sire roi, c'est ma femme

Marquis, tu es plus heureux que moi
Marquis, tu es plus heureux que moi
D'avoir femme si belle
Si tu voulais me la donner
Je me chargerais d'elle

Sire, si vous n'étiez le roi
Sire, si vous n'étiez le roi
J'en tirerais vengeance
Mais puisque vous êtes le roi
A votre obéissance.

Marquis ne te fâche donc pas
Marquis ne te fâche donc pas
T'auras ta récompense
Je te ferai dans mes armées
Beau maréchal de France

Adieu, ma mie, adieu, mon cœur !
Adieu, ma mie, adieu, mon cœur !
Adieu, mon espérance
Puisqu'il nous faut servir le roi
Séparons-nous d'ensemble

Le Roi la prit par la main
Le Roi la prit par la main
L'a menée dans sa chambre
La belle en montant les degrés
A voulu se défendre

Marquise, ne pleurez pas tant
Marquise, ne pleurez pas tant
Je vous ferai princesse
De tout mon or et mon argent
Vous serez ma maîtresse

La reine a fait faire un bouquet
La reine a fait faire un bouquet
De belles fleurs de lys
Et la senteur de ce bouquet
A fait mourir marquise.

Le Roi a fait faire un tombeau
Le Roi a fait faire un tombeau
Tout en fers de Venise
Sur sa tombe mit un écrit
Adieu Belle Marquise"


Belle Marquise… A ce mot, Iss sentit un frisson glacial lui parcourir tout le corps. C'était effectivement ce qu'elle avait été. Marquise De La Gardère. Jusqu'à ce que, par pure jalousie, elle fut victime d'un atroce complot.

Jusqu'à… Jusqu'à ce qu'il vienne l'éveiller. Elle qui était morte depuis si longtemps. Il n'avait pas hésité à déterrer son cadavre datant d'une semaine. Malgré l'odeur, malgré la vision quelque peu ragoûtante qu'elle lui offrait.

Et il la ramena à la vie. De par son sang….
Hugo Delaurme. Un simple marchand. Transformé en vampire vers le treizième siècle. Il était alors âgé de trois cent ans quand il éveillât Margot.

Ils vécurent ensemble bon nombre de temps. Comme deux amants, deux amours… Immortels….

Malheureusement, tout ce qui a un début a forcément une fin. Hugo ne voulut pas le comprendre et en paya le prix. Margot, étouffant de sa protection, voulut retrouver sa liberté. Mais pour cela, il fallait qu'elle tue celui qu'elle aimait, celui qui était son maître, celui qui lui avait tout appris.

Cet acte commit ne fait pas d'elle une criminelle… Loin de là… Mais sans doute une femme peu comprise et un peu trop dépassée par le monde qui l'entourait.

Iss revient à elle. Pierre la regardait avec des yeux aussi ronds que des billes. Elle secoua la tête.

-"Excuse moi… J'étais ailleurs…". Elle posa son regard sur son livre. Puis d'une voix douce, elle demanda: "Tu veux que je te raconte une histoire, Pierre?"

Et l'enfant écouta la Vampire pendant de longues heures, se délectant de l'histoire de la Marquise De La Gardère, d'Hugo, des voyages en Afrique, aux Indes, au Nord et au Sud du Monde.
La faim remontait petit à petit dans le corps de la Vampire. Elle savait qu'il était temps qu'elle aille manger… Mais pour une fois, elle ne tuerait pas celui qui avait osé l'écouter

La chanson résonnait dans sa tête... Ses souvenirs tambourinaient dans son esprit...


Anselme...

La cloche de l'Église sonnait minuit et demi. Il était temps de partir en chasse…
Dernière mise à jour de cette page le 06/05/2005

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