Les Tisseuses
La nuit est dure à apprécier, pour un être le plus banal… Pourtant, lorsque celle-ci se met à chanter, et que le monde plongé dans les ténèbres lui répond… Alors il est possible de les voir, marchant côte à côte, main dans la main…
Habillées d’un voile blanc, elles montent silencieusement sur la plus haute montagne du monde. Arrivées au sommet, elles s’installent en rond. La deuxième fait apparaître son rouet, le forçant à sortir du sol par quelques magies obscures. La première, la plus jeune des trois, pose son panier remplit de fils, qu’elle entremêle pour ne faire qu’un. La troisième sort de ses cheveux un long ciseau d’argent. Au rythme de leur chant, elles tissent, filent et coupent…
On les appelle les Filles de la Nuit, les trois Moires…
Nona, Decima, Morta…
Elles tiennent entre leurs mains votre destin et celui du monde…
_________________________________________________________________________
Letha… Oublis… Oublis tout ce que tu sais, tout ce que tu as su… Tout ce que tu sauras…
Kara était une jeune femme… Pure et vierge… Mais il arrive parfois des miracles. La vierge Marie en est une preuve… Mais pour Kara, la pure, ces miracles se sont vite transformés en malheurs… Elle donna vie à trois filles. Eris la première, Hecate la seconde et Letha la troisième.
Letha n’était encore qu’un nourrisson quand ses deux sœurs l’arrachèrent des bras de leur mère. Eris vouait une haine immense à l’égard de Kara. Elle la haïssait plus que tout. Lorsqu’Eris et Hecate vinrent chercher Letha, il faisait nuit noire ce soir là.
La vie est dure pour trois jeunes filles dans les rues d’Athènes… Eris était passée maître dans la discipline du meurtre sans traces ni bruits… Elle s’amusait à s’attaquer aux riches propriétaires une fois la nuit venue… Hecate, elle, trompait les gens avec quelques faux tours de magie, et profitait de la distraction pour se faire pickpocket…
Letha quant à elle… Chantait… Elle se donnait en spectacle sur la place publique, charmait les vieilles bourgeoises avec sa voix cristalline et son visage d’ange, avant les dépouiller de tout ce qu’elles avaient sur elles…
Le temps passait, les filles grandirent. Letha continuait ses représentations. Sa voix était de plus en plus belle. Un soir, lorsqu’elle revenait chez elle, Hecate l’attendait sur le pas de la porte, les bras croisés, le regard noir. Letha n’avait jamais vu sa sœur avec cette expression de terreur mêlée à celle dune joie immense… D’une liberté toute proche.
- « Dis Hecate ? L’est où Eris ? »
- « Chez maman… » Répondit d’une voix sombre Hecate « Rentre, il commence à faire froid… »
La Lune était haute dans le ciel… Rousse… Mauvais présage…
Et les astres ne se trompent jamais. Cette nuit là, Eris tua une nouvelle fois. Elle, fille des rues, qui volait et pillait pour survivre, venait de tuer sa propre mère… Kara baignait dans une marre de sang, allongée à terre… Son propre sang… Et Eris riait aux éclats. Ce meurtre avait une saveur des plus particulières : liberté, folie, joie, peine… Tout se mélangeait dans le rire d’Eris. Letah n’avait que 8 ans quand elle goûta pour la première fois à ce bonbon acidulé qu’on appelle « Liberté ».
- « On doit se barrer les filles… » Eris commencerait à faire rapidement des valises, mettant en vrac tout ce qui lui passait sous la main, remplissant des sacs entiers de vêtements, aliments, couvertures…
- « Eris… Qu’est ce que tu as fait à maman… » Hecate fixait sa sœur, les bras croisés sur sa poitrine…
- « Tu veux vraiment le savoir ? » Répondit Eris, les yeux brillants, teintés de folie, des traces de sang séché sur les joues. « Tu dois le savoir non ? »
- « … »
Hecate n’avait pas besoin de plus d’explications. Elle savait très bien ce que sa sœur venait de faire. Le lien si fort qu’il y avait entre elle leurs permettait de se comprendre sans parler, de ressentir les émotions de l’autre…. Alors Hecate se mit elle aussi à faire des valises, bourrant des sacs de tout ce qu’elle avait.
- « Il faut se grouille Cate, les flics nous cherchent… »
- « Déjà ? » Demanda Hecate surprise….
- « Ouais… Ces cons de voisins ont appelé la police quant ils ont entendu Maman crier… »
Letha voyait ses deux sœurs s’activer. Du haut de ses 8 ans, elle attendait sagement dans l’encadrement de la porte, suçant son pouce et tenant sa poupée par une jambe, qui traînait à moitié par terre.
- « Moi aussi je dois faire ma valise ? » Finit-elle par demander d’une voix peu rassurée…
Ses deux sœurs se tournèrent en même temps vers Letha, la regardant avec un large sourire, elles hochèrent toutes les deux la tête et dirent en cœur :
- « Oui Lea, fais ta valise ma puce… »
Elles avaient fuit vers les Météores, un endroit tout à fait indiqué pour se cacher. Formé de concrétions de pierre volcanique, les Météores ressemblent à la Lune dit-on. De nombreux piliers rocheux composent ce paysage des plus étranges. Au sommet des piliers, il y a des monastères, où des communautés entières de moines vivent en autarcie. Cela faisait maintenant 2 ans qu’elles marchaient au milieu des colonnes de roches, allant de cavernes en cavernes. Letha avait grandit, et son visage reflétait la dureté de la vie qu’elle subissait.
Puis une nuit, lorsqu’elles avaient fait une halte sous une voûte, un être, des plus singulier, se présenta à elles. Son aspect miteux et ses longs cheveux sales lui donnaient un air des plus répugnant. C’était un vieil ermite, sale et poisseux, qui avançait, appuyé sur une branche de buis sculptée.
- « Bonsoir Mesdemoiselles… Vous permettez ? »
C’est ainsi qu’elles firent connaissance de Nikôs, l’ermite oracle des Météores. Il hébergea les trois filles dans le monastère abandonné dans lequel il avait élu domicile. Les années passèrent, le temps n’avait plus d’importance en ces lieux. Letha et ses sœurs grandirent. Letha avait maintenant 18 ans. C’était aujourd'hui une jeune femme, aux formes des plus avantageuses. Son visage avait gardé un côté enfantin. Pourtant, elle ne parlait pas, ou presque pas… Elle passait son temps, assise sur la terrasse du monastère, à regarder le paysage. Quel que soit le temps, quelle que soit l’heure. D’une nature calme et douce, elle se faisait facilement oublier de ses sœurs.
Sauf ce soir… Ce soir où Nikôs leur révéla qui il était. Cela faisait mille huit cent ans qu’il était ermite mais surtout qu’il était ce qu’il appelait un « buveur ». Un vampire, un nocturne, un enfant de la nuit… Tant de mots qui les définissent… Le Don Obscur coulait dans ses vieilles veines et lui donnait l’immortalité. Eris lui avait alors demandé la raison pour laquelle il les avait recueillit, si ce n’est pour boire leur sang. Nikôs éclata alors de rire. Puis il leur raconta l’histoire de trois filles, qu’on appelait à son époque, les Moires. Il leur dit que le destin du Monde reposait sur elles, qu’elles étaient les tisseuses du sort des êtres vivants. Et qu’en tant qu’oracle, il avait vu dans leurs yeux le reflet des fileuses.
Alors il leur dit qu’elles étaient leur réincarnation. Que chacune d’entre elle était une moire. C’est ainsi qu’il baptisa Letha du nom de Nona. Hecate devient Decima et Eris Morta… Après cela, il les convoqua l’une après l’autre dans son « bureau ». Ce fut Eris/Morta qui commença, puis Hecate/Decima… Enfin Letha entra dans la pièce. Nikôs était là, assis sur son fauteuil… Il avait l’air plus vivant que d’habitude. Son teint était moins pâle… Lorsque Letha tourna la tête, elle vit ses deux sœurs allongées sur des banquettes. Elles semblaient dormir paisiblement. Pourtant, une marque, une morsure dans leur cou interpella Letha. Alors elle se tourna lentement vers Nikôs. Celui-ci avait profité de la distraction de Letha pour s’approchait d’elle. Et sans lui laisser le temps de réagir, il lui planta violemment ses crocs dans la tendre peau de son cou.
Nyx est belle, surtout quand elle est absolue… Plongée dans les ténèbres, Letha comprit alors qui était Nona…
Nona était désormais son nom… Et il le resterait…
La voix de Nikôs resonnait dans la tête de Nona.
- « Lève-toi… Maintenant… Allez… DEBOUT ! »
Nona avait perdu tous repères. Elle sentait encore ses sœurs. Elles étaient là… Leur aspect avait changé. Peau blanche et lèvres vermeilles. Des crocs et une irrésistible envie de sang.
Elles ne restèrent pas longtemps en compagnie de Nikôs… Elles avaient jugé que son temps était résolu et qu’il devait rejoindre les entrailles de Gaïa. Le vieil ermite fut leur première proie en tant que Nocturnes…
Le sang a un goût terriblement divin lorsqu’on en boit la première fois… Enivrant, déboussolant…
Lorsque les trois sœurs reprirent leur esprit après ce festin, elles étaient dans un ancien temple grecque, abandonné. Vêtues d’une large toge blanche, elles se relevèrent lentement. Devant elles, un panier rempli de fils, un rouet et une paire de ciseaux d’argent…
Le regard sombre, elles se dirigèrent lentement vers les objets, et en prirent possession…
Nona, s’agenouillant devant le panier de fil, se tourna alors vers ses sœurs et dit d’une voix basse…
- « Je suis leur passé… Et je tisserai leurs vies… »
Dernière mise à jour de cette page le 06/05/2005