( Meutre au coin d'une rue )

[ Je dédie ce chapitre à une certaine personne… Qui est entrée dans ma vie un peu trop brusquement… La gentillesse est une qualité, elle peut parfois être un défaut…]

La nuit était déjà bien avancée quand il la tua. Rien n’aurait pu prévoir ce meurtre. C’était un simple employé d’une quelconque petite entreprise du coin. Sauf que cette nuit-là, il en avait trop supporté. Une envie bestiale de voir le sang couler sur ses mains lui parcourait encore tout le corps.

Toute sa vie, il s’était fait marcher sur les pieds. Trop gentil. Gentil petit agneau… Naïf… On avait profité de lui plus que la normale… Abuser…

Son existence se résumait au fameux « métro, boulot, dodo ». De temps en temps, il se permettait une évasion sonore. Il aimait plus que tout la musique classique. C’était pour lui sa liberté. Bach, Mozart, Vivaldi… Il les connaissait tous sur le bout des doigts, mais ne se lassait jamais de les écouter. Encore et encore…

Ce soir là, il avait passé le plus clair de la nuit dans un bar. The Dark Inn. Un lieu assez… Étrange. Il ne l’avait jamais vu auparavant. A vrai dire, le fait que ce pub soit à l’écart, dans une ruelle sans issue, ne l’avait pas aidé non plus…

L’ambiance était assez énigmatique. L’endroit était éclairé simplement avec des bougies. Il y avait de nombreuses alcôves, emplies de banquettes en velours rouge pourpre… Sang… Il y avait aussi une piste de danse, plongée dans l’obscurité presque totale, où les habitués de l’établissement se déchaînaient tel des démons sur une musique assourdissante. Le barman lui avait répondu que c’était du « métal », lorsqu’il lui avait demandé quel genre de musique c’était. Les acolytes qui peuplaient le lieu avaient eux aussi une allure étrange. Certains avaient les cheveux longs, d’autres étaient habillés dans une ancienne mode, ou étaient couverts de piercings et de latex brillant.

Pour lui, cet univers était nouveau. Tout en le fascinant, il lui faisait peur. Collé au bar dès le début, il n’avait cessé de balayer la salle d’un mouvement circulaire du regard. Il buvait son sixième ou septième verre quand elle vint s’asseoir à côté de lui. Enfermé dans ses pensées, il ne l’avait pas encore remarquée quand elle se mit à parler.

- « Comme d’habitude, Jeff… »

- « Bien entendu, Marquise… »

Il tourna son regard vers elle. Elle avait la peau aussi blanche que le lait, les lèvres d’un rouge vermeil surnaturel. Ses yeux brillaient sous les longues mèches de cheveux qui lui barraient le visage.

Elle posa son paquet de cigarettes sur le comptoir et retira son long manteau noir. Elle portait un haut fait d’un tissu transparent couleur ébène. Par dessus, un petit boléro en dentelle de la même couleur. Sa jupe, assortie au reste, était asymétrique. A ses pieds, des chaussures à haut talons carrés. Elle sortit une cigarette, sans prêter attention à celui qui l’observait depuis quelques minutes déjà, et la porta à ses lèvres. Ses mains étaient ornées de quelques bagues et ses longs ongles vernis de noir.

Le barman revint quelques instants après avec une petite coupe remplie d’un liquide violet. Il la posa près de celle qu’il avait appelé « Marquise » et s’accouda au comptoir.

- « Que nous vaut l’honneur de votre visite, Marquise? ». Il se pencha vers elle, un briquet allumé à la main. Elle avança un peu la tête

- « Un peu d’amusement avant de commencer mon travail… ». Elle tira une bouffée sur sa cigarette et recracha lentement la fumée. Le barman sourit.

- « Alors que cette nuit vous soit bénéfique pour vos affaires… »

- « J’y compte bien, Jeff… J’y compte bien… ». Elle porta le verre à ses lèvres et offrit un clin d’œil au barman...

Ainsi donc, c’était une « fille de la Nuit ». Une prostituée. Vu son accoutrement, il aurait pu le deviner au premier regard. Mais elle était loin d’être vulgaire, au contraire…

Un moment passa. Il avait encore commandé bon nombre de verres et ne voyait plus très clair. Quant à elle, elle enchaînait les consommations, restant de marbre aux nombreuses sollicitations dont elle était l’objet. Beaucoup de personnes étaient venues la voir pendant la soirée. Autant femmes qu’hommes. Et tous tenaient des propos hallucinants. Ils parlaient de « don obscur ».. La seule réponse qu’elle leur donnait était un petit rire, sombre et glacial. Elle semblait amusée par cette situation.

Sa tête lui tournait. Il était temps de rentrer chez lui. Mais… mais il aurait aimé lui parler. Ne serait-ce que quelques secondes. Il n’arrivait pas à détacher son regard de sa personne.

Alors elle se leva, enfila son manteau et appela le barman. Elle tenait dans sa main une enveloppe en papier kraft.

- « Tiens, tu donneras ça à Luc de ma part. Et dis-lui qu’il faudrait qu’il surveille un peu plus les entrées de l’établissement. Il y a des personnes qui n’ont rien à faire ici… ». Jeff prit l’enveloppe et la glissa dans sa veste.

- « Je comprends. Je lui dirai, ne vous inquiétez pas. Merci en tout cas. Sans vous, il y aurait longtemps que la Dark Inn aurait fermé ses portes. » Dit-il en souriant.

- « Allons, allons… Dis pas de bêtises… » Elle lui envoya un baiser d’un geste de la main et partit.

- « Madame… ». Il avait enfin osé lui parler. Elle s’arrêta net et sans se retourner, lui répondit.

- « Que voulez vous que j’en fasse… Ce paquet est vide… » Le paquet de cigarette trônait encore sur le comptoir. Elle avait deviné ce qu’il allait lui dire sans même qu’il eut besoin de parler. Il restait bouche bée.

- « Bonsoir », dit-elle d’une voix sombre et reprit sa route.

En toute hâte, il paya ses consommations et enfila son manteau comme il put pour la suivre. Arrivé dehors, il se fit mordre par le froid. A vrai dire, on était en plein mois de février. A cette époque-là de l’année, il était tout à fait normal que les nuits soient glaciales.

Il l’aperçut au fond de la rue. Elle marchait lentement, faisant claquer ses talons sur les pavés de la chaussée. Les mains dans les poches, il pouvait tout de même voir un petit nuage blanc s’échapper de sa bouche. Il fallait qu’il la voie pour une dernière fois. Sans savoir vraiment pourquoi, il se mit à courir vers elle, le bruit de ses talons battant la mesure.

Il arriva enfin à sa hauteur. Essoufflé, il avait échappé de justesse à trois ou quatre gamelles. Il avait vraiment trop bu…

Elle finit tout de même par le regarder.

- « C’est à quel sujet? ». Elle s’était arrêtée de marcher. Il se bloqua. Son sang ne fit qu’un tour en lui. Rarement il avait vu un tel regard.

- « Je… Enfin… J’aimerai savoir si… »

- « Savoir quoi? » Elle fronça les sourcils. « Dépêchez-vous enfin, j’ai d’autres chats à fouetter… »

Il déglutit et prit une longue inspiration.

- « J’aurais aimé savoir si vous ne vouliez pas passer la fin de cette nuit avec moi… J’ai de quoi vous payer largement… »

Elle ouvrit grand les yeux et éclata de rire.

- « Je crois que vous vous trompez de personne », dit-elle, amusée.

Encore une fois on se moquait de lui. Mais c’était une fois de trop. Il avait décidé que c’était la dernière. Il aurait préféré que ce soit quelqu’un d’autre en face de lui à ce moment précis. Il était dommage qu’une si jolie fille fasse les frais d’une accumulation de peine, de rancœur, de dégoût et de folie…

Il la prit par la gorge, la planquant contre le mur. Puis il mit son autre main contre sa bouche, l’empêchant ainsi de parler.

- « T’aurais pas dû rire… Pas dû… ». Il était en larmes « T’es belle, tu sais. J’voulais pas que ça tombe sur toi… Mais t’es la goutte d’eau qui fait déborder le vase, là… »

Il libera sa bouche et lui donna un violent coup de poing dans le ventre. Sous la violence du choc, elle se plia en deux, se laissant glisser le long du mur. Il en profita pour défaire sa cravate et la bâillonner avec. Puis il la cala sur ses épaules et l’emmena ailleurs.

Les ordures remplissaient la ruelle. Il la jeta avec force contre les containers. Puis la roua de coups. Pieds, poings, barre en fer et tout ce qui lui passait sous la main.

Lorsqu’il eut finit, il regarda son « œuvre ». Elle était complètement défigurée, les lèvres éclatées, les yeux à peine ouverts. Il se mit alors à genoux et l’embrassa sur le front.

- « Demande pardon à Dieu de ma part… Dis-lui que j’irai en Enfer sans rechigner… ». Et il lui fila un gros coup de barre en fer dans la tête. Il y eut un bruit sourd. Quelques convulsions. Puis plus rien…

Alors il se releva, fit rapidement le signe de croix, murmura quelques prières. Déjà il entendait les sirènes des flics. Après tout, il n’avait rien fait pour être discret.

On lui passa rapidement les menottes. Il donna un dernier coup d’œil au corps sans vie de la « Marquise ». On lui fit baisser la tête et entrer dans la voiture. Quant à elle, elle serait amenée à la morgue.

La nuit était déjà bien avancée quand il la tua…
Dernière mise à jour de cette page le 06/05/2005

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