¤ Freedom Without Love ¤

- « Va-t-en… Je ne veux plus te voir…. Tu es folle… Folle… FOLLE ! Fille indigne… Comment as-tu osé ? COMMENT ? Comment as-tu pu me faire ça à moi ? A ta propre mère ? COMMENT !!! »

Elle rageait. Les mâchoires serraient, elle fulminait, bouillonnait. Prête à explosée à la moindre secousse, au moindre mot.

-« REGARDE-MOI QUAND JE TE PARLE ! »

Deux pas et elle la plaquait contre la porte. Soulevant d’un geste dénué d’affection son menton, elle la forçait à la regarder.

- « Regarde-moi… »

Lentement, elle ouvrit ses paupières. Tout doucement, d’une lenteur infinie. Fixant tout d’abord le sol, elle releva les yeux, vers celle qui lui criait dessus depuis le début de la nuit.

Elles étaient maintenant face à face, les yeux dans les yeux.

La Mère et la Fille…

- « Tu me fais honte… Tu me fais tellement honte… »

Désespérée, la Mère était à bout. Elle savait les rumeurs qui courraient sur sa Fille. Mais elle avait toujours fermé les yeux, elle ne voulait pas voir. Elle était sa seule famille. L’unique qui lui restait.

La claque résonna dans toute la pièce. Sèche et brutale. Oh non, elle n’avait jamais osé lever la main sur sa Fille. Mais là… C’était trop pour elle. Tombant à genoux, la Mère se mit à pleurer, cachant son visage dans ses mains. Elle tremblait comme une feuille morte. Comme une vieille. Ses nerfs avaient craqué, sa colère explosée…

Son visage avait dévié sous l’effet de la claque. Baissant la tête, la Fille avait ce regard qui la caractériser si bien. Dénué de toutes émotions. De tous sentiments. Alors, la Fille tendit sa main blanche vers la Mère, effleura du bout de ses doigts fins l’épaule tremblante de sa Mère.

- « NE ME TOUCHE PAS ! »

Elle envoya valser la main de sa Fille. Releva la tête, elle regardait sa Chair. Le temps s’était arrêté. Une fraction de seconde. Puis la Mère se redressa, difficilement. La colère s’était transformée en haine. L’amour était vaincu…

Elle lui cracha au visage. Parce qu’elle ne pouvait plus rien dire. Pas un seul mot ne pouvait exprimer ce qu’elle ressentait.

Rien… Le vide absolu…

-« Tire-toi… Prends tes affaires et casse-toi… Cette maison n’est plus la tienne… »

Il y avait comme une musique qui guidait ses pas. Comme un chant perpétuel qui embrumait son esprit. Chacun de ses pas était une note. Chacun de ses mouvements était un son.
Laissant traîner son vieux sac derrière elle, la Fille avançait en titubant, s’arrêtant quelques fois pour prendre appui contre un mur.
Elle n’avait jamais vraiment habité cette maison… Elle n’avait jamais vraiment été là pour la Mère.

Elle, elle habitait ailleurs, dans un autre lieu, dans un autre monde. Celui des papillons qui dansent, au grès du vent. Celui où cette musique est omniprésente.

Cette Fille, que la Mère avait appelé Isobel. Cette Fille, qu’on nommait aujourd’hui Fol Pensée.

Fille de la Cacophonie…

Il y a les violons qui chantent, le piano qui vibre, ce bâton de pluie qui pleure, cette vieille boite à musique qui radote. Et cette voix… Qui l’appelle…

Avance… Avance encore un peu…

- « Eh, toi, t’as pas du feu ? »

S’arrêtant net, les bras ballants contre son maigre corps, la Fille laissa tomber sa tête sur le côté, le regard perdu dans le vide.

1 seconde…

2 secondes…

3…


- « Eh, j’te cause ! T’as pas du feu ? »

Comme une marionnette qu’on soulève, comme une poupée avec laquelle on joue, la Fille se tourna d’un mouvement rapide vers la voix. La tête toujours sur le côté, elle regardait l’homme qui venait de l’interpeller de travers, caressant doucement la sangle de son sac de son pouce.

Il fronça les sourcils.

- « T’as pas l’air claire toi… »

- « Normal… Il fait nuit… »


Il se passa sa main rapidement derrière la tête.

- « Qu’est ce’ tu fous dehors à une heure pareille ? C’pas prudent de traîner dans les quartiers toute seule… »

- « J’t’en pose des questions moi ? T’es venu pour du feu, en voilà… »


La Fille fouilla dans la poche gauche de son manteau et en sorti un petit briquet jaune qu’elle lança à l’homme.

Avance… Avance encore un peu…

- « Et ton feu ! »

Elle lui fit un geste de la main, elle avait repris sa route…

Elle en avant plus besoin…

4…

5…

6…


On dit que les sirènes envoûtent… Qu’elles charment de leurs voix… La Fille, elle en avait des milliers dans sa tête…
Le lait avait été renversé, l’arbre était mort…
Mais elle continuait d’avancer…

Il y avait minuit cinq d’écrit sur la vieille horloge de la Gare…
Il y avait de feuilles mortes entassées sur les bancs en bois…
Il y avait des rails rouillés par le temps…
Il y avait cette porte qui claquait quand le vent chantait…

7…

« Il m’a volé mon cœur ce matin…
Je ne sais pas dans quel état je vais le retrouver…
Il m’a donné en échange cette petite clé
Qui ouvre, dit-il, un chemin
Celui d’une voie obscure
Où les Ombres murmurent
Que demain n’est plus rien »


Hurle à la Lune…
Et chante dans le vent…
Que demain n’est rien…

La Fille, elle a finit par trouvé un vieux wagon abandonné… Un vieux wagon tout tagué… Un vieux wagon qui crisse quand on monte dedans…
Wagon 24123… Fait de bois et de métal…
La Fille, elle a élu domicile là. Elle a jeté son sac sur une banquette miteuse… Puis demain, oui demain, elle l’arrangerait à son goût… Y’avait comme une odeur mouillée de cigarette, un relent de vieux rhum qui planait dans le wagon… Midnight.

-« T’as finit par te barrer alors… »
- « Faut croire Midnight… »


Elle sortit une cigarette de la poche de son manteau et un petit paquet d’allumettes… Elle fit tourner un temps le paquet entre ses doigts puis finit par l’ouvrir et prendre une allumette… Elle la craqua contre le bois sec de la banquette. La petite flamme éclaira doucement le pâle visage de la Fille. D’un mouvement de la main, elle éteignit l’allumette puis la jeta par terre.

- « Fallait bien que ça arrive un jour non.? »

Midnight était un vieux noir d’une soixantaine d’années. Sa peau ébène était contrastée par la blancheur absolue de ses cheveux crépus et sa barbe… C’était lui qui avait appris à la Fille l’harmonica… Un vieux musicien de blues… Il avait toujours été là pour la Fille…

- « Tu sais la particularité des coucous Fol ? »
- « Qu’est ce que tu me chante Midnight ? »
- « Les coucous ont une façon très particulière d’élever leurs mômes… Lorsque la femelle coucou sait qu’elle va pondre un œuf, elle se démerde pour trouver un nid d’un innocent petit moineau par exemple… Elle pond son œuf dans l’nid du moineau… Et se barre… Le moineau n’y voit que du feu et couve tranquillement ses œufs jusqu’à l’éclosion… Là, lorsque le petit coucou naît… Il est déjà deux fois plus grand que les autres oisillons. Et plus il grandit, et plus il prend de la place… Jusqu’à expulser les petits moineaux de leur propre nid, prenant ainsi tout la place… Et la mère moineau ne va rien y voir et va continuer à nourrir celui qu’elle prend pour son enfant… »
- « Où tu veux en venir Papa Midnight ? »
- « Ca fait combien de temps que t’es ici Fol ? Dix, quinze ans ? »
- « Chais pu… »
- « Pourquoi t’as pas bougé Fol ? Pourquoi t’as pas grandit d’un poil ? T’as gardé la même frimousse depuis ton arrivée… J’me souviens quand j’t’ai trouvée dans la rue. Tu f’sais la manche pour grailler… »


Il pointa du doigt le visage de la Fille.

- « T’as toujours eu ce visage Fol… Pourquoi ? Normalement, en quinze ans, un gosse ça change… Pas toi… »

Il avala une gorgée de rhum.

- « Qui j'suis Midnight ? »
- « Un coucou Fol… Un coucou… »
Dernière mise à jour de cette page le 12/09/2005

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